Contes, récits et sornettes

de Michèle Puel Benoit dite "Granette"

  • bientôt en service :

Jadis, dans nos villages du bas Languedoc, les gros travaux de la vigne, tels que le
labour, l'épandage du fumier, et la récolte des raisins, ne se faisaient qu'avec l'aide puissante de ces tâcherons infatigables qu'étaient le cheval, le mulet ou bien même l'âne.
D'ailleurs au fond du magasin du vigneron, juste après les cuves, enclose de planches, et l'hiver fermée par un grand bourras, se trouvait la stalle ou se tenait l'animal.
Elle était garnie de paille, souvent éclairée par un fénestron, possédait un ample râtelier empli de foin, ainsi qu'une profonde mangeoire.
Le cheval était des trois, l'ouvrier le plus prisé, car capable d'ébranler d'un seul coup de rein une charrette chargée de comportes bien tassées ; seulement
voilà,, il coûtait cher à l'achat et à l'entretien.
Le mulet, lui, était moins fort mais plus rustique, et son prix plus modeste le faisait très souvent choisir par les petits propriétaires.
Quant à l'âne, sa frugalité et sa robustesse, sa capacité à s'adapter aussi bien à l'attelage qu'au bât, ainsi que son coût lui trouvaient toujours des adeptes.

***

Pigassou était parmi ces derniers.
Chez lui, d'aussi loin qu'il se souvienne il y avait toujours eu un âne pour aider à l'entretien de la propriété.
Certes, le bien n'était pas immense - il y avait le champ, la vigne, le petit bois, et le jardin - mais suffisamment important pour que son grand père et son père avant lui aient jugé indispensable de posséder un âne.
Tous les ânes qui avaient assisté sa famille avaient été gris et porteurs de la croix de Judée dessinée sur l'échine ; tous s'étaient appelés Martin.
Il ne les avait pas tous connus mais il se souvenait fort bien du Martin III, que son grand père, pour le soustraire à la réquisition pendant la guerre, avait fait monter dans sa propre chambre.
Ah pour monter, il y était monté ! Mais quand il avait fallu l'en faire redescendre ! Il n'y avait rien eu à faire : ni la carotte, ni le bâton n'avaient pu le faire bouger seulement d'un pas. Il refusait de redescendre ces escaliers qu'il avait si allègrement montés ! Il fallut le faire passer par la fenêtre d'où il ne rejoignit le sol qu'avec l'aide d'une poulie et d'un palan !
Le village en avait ri longtemps.
Mais que voulez-vous, dans la famille de Pigassou on aimait ses ânes ! Et chaque génération avait connu un si ce n'est pas deux ânes préférés !
Ainsi, quand Martin V commença à donner des signes de faiblesse - en général les ânes ne survivaient guère de temps à leurs maîtres, et son père venait de mourir brutalement - Pigassou comprit qu'il lui fallait lui aussi trouver son propre Martin.
Pour ce faire, il y avait la ville, dans laquelle allait bientôt se tenir cette fameuse foire aux chevaux qui attirait tant de monde.

***

Le jour venu, Pigassou se fit beau ; avec le bourgeron fraîchement lavé et repassé, le pantalon velours, et le feutre brossé de son pauvre père, il avait fière allure : sa mère en avait la larme à l'œil !
Il partit à pied, par le bord du canal, le matin de bonne heure, avec dans sa poche ce porte feuilles de cuir râpé fermé par un élastique et qui contenait la somme destinée à l'achat de son âne.
Cela faisait longtemps que Pigassou n'était pas allé à la foire ; il laissait cela à son père, lui, préférant s'occuper dans les terres loin du bruit et de la foule. Alors que voulez-vous, il bada, il erra, il baguenauda, se laissant charmer par tous les bonimenteurs.
Il admira le stand des chevaux auprès duquel il passa le plus clair de son temps à regarder les démonstrations de dressage et de force, s'attarda une bonne heure à contempler les mulets, si bien que lorsqu'il arriva à l'enclos des ânes, les plus beaux spécimens étaient déjà partis !
Ne restaient plus qu'un âne de Judée presque aussi vieux que le Martin de son père, deux mâles du Berry tellement bourrus qu'ils n'auraient pu supporter nos chaleurs estivales, et une ânesse accompagnée de son ânon déjà grandet.
Prendre une femelle, était hors de question : il n'en avait jamais eu chez eux.
Un ânon ? C'était encore envisageable car on pouvait l'éduquer à sa manière.
Seulement voilà, celui ci était blanc, blanc albinos, ne portait pas de croix sur l'échine et marquait assez mal.

 

Devant l'air perplexe de Pigassou, le marchand s'approcha pour faire l'article.
- Voyez moi un peu cet âne de Judée ! Il porte le signe qu'il est béni de Dieu.
- Mais il est bien vieux
- Disons qu'il a de l'expérience !... Prenez alors un âne du Berry, vous serez étonné de sa robustesse.
- L'été il aura trop chaud !
- Prenez l'ânesse, Modestine qu'elle s'appelle, elle est douce comme un agneau !.... Non, vous n'en voulez pas !
Alors prenez l'ânon, il est jeune, fringant, vous le formerez à votre goût ; je vous ferai un bon prix.
- Fringant vous dites, il m'a l'air raplapla, et puis il est tout blanc !
- Ca je reconnais qu'il est blanc ! Mais comme ça vous ne le confondrez pas avec un autre ; et puis s'il paraît un peu fatigué, un bon coup sur l'échine et le voilà reparti ajouta-il joignant le geste à la parole ; ce qui fit se redresser d'un bond l'animal.
- Allez prenez le moi, un âne blanc, il vous portera bonheur.
Pigassou hésitait toujours, ce que voyant, l'ânon trottinant vers lui, posa le museau sur son épaule, coucha les oreilles, et le regarda de ses yeux rouges dans lesquels on aurait dit que brillaient des larmes.
Alors, notre ami, le coeur chaviré par tant de détresse :
- C'est bon je vous le prends. Vous me le laissez à combien ?
Les deux hommes ne furent pas longs à s'entendre : le premier voulant se débarrasser au plus vite d'un âne aussi voyant ; le second heureux du prix qui lui permettait d'acheter à sa mère cette cocotte en fonte dont elle rêvait.
- Tope là, et cochon qui s'en dédit !
Dés qu'il comprit qu'il changeait de propriétaire, notre ânon se mit à braire d'une si puissante voix qu'il fit se retourner tout le monde alentour ; puis il fit en caracolant le tour de l'enclos pour finir par venir… mordre les fesses du marchand.

Non de dieu ! J'ai oublié de vous dire qu'il avait de l'organe et qu'il était rancunier cria le marchand essayant d'atteindre l'âne d'une calotte.
Or ce dernier s'était réfugié derrière Pigassou, ce qui fit que c'est lui qui reçut la calotte.
- Oh pardon ! fit le marchand.
Mais le mal était fait, et les spectateurs de rire à gorge déployée, accompagnés par un âne les babines retroussées sur une dentition splendide et qui secouant la tête émettait un borborygme tonitruant : vous l'aurez bien sûr compris, notre âne riait !
Rouge de honte, Pigassou prit l'animal par le licou et s'en fut en toute hâte. Ce n'est que lorsqu'il fut sur le chemin du canal qu'il reprit une allure normale.
Alors il s'arrêta et s'adressant à son âne :
-Eh bé ! Cresi qu'ambe tu, voi pas ! aco's pas vrai ?
- Eh bé ! Je sens qu'avec toi je vais pas m'embêter ! Pas vrai?
- Marti ! ô marti ! es a tu que parli !
- Martin? Martin, Eh ! c'est à toi que je cause !
L'ânon comme s'il n'avait rien entendu broutait l'herbe du talus.
- Marti ô marti !...Martinot ! De que dirias se t'appelavi Martinot ?
- Martin, eh Martin ? Puis, plus doucement, Martinot ? Que dirais-tu de Martinot ?
L'ânon leva alors la tête qu'il secoua de bas en haut en poussant un braiment joyeux et sonore.
- Sera Martinot puisque lo nom t 'agrada. Mas de que me dira la maïre.
Rameni un albinos mousségaïre,rigolaïre e tan plan bramaïre !
Mas savi pas per de que,ieu ,cresi que t'aïmi plan !
- Va donc pour Martinot puisque ça a l'air de te plaire ! Mais que va dire la mère ? Je lui ramène un albinos qui mord, qui rit, et qui brait à vous écorcher les oreilles ! Pourtant, je sais pas pourquoi mais je sens déjà que je t'aime bien !
Et l'ânon nichant ses lèvres fraîches dans le cou de Pigassou lui pinça l'oreille.
- Arrête voyons tu me chatouilles !
C'est ainsi que commença entre l'homme et l'animal une amitié qui allait durer plus de vingt ans !

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© Michèle Puel Benoît, 14 août 2003

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