Contes, récits et sornettes

de Michèle Puel Benoit dite "Granette"

(...) Le bedeau du village se prénommait Jean lui aussi : c'était un être simple, un doux benêt, qui vivait heureux dans son village de Bouzigues sans en être jamais sorti, même pas pour une promenade sur l'étang, même pas pour une virée à Sète, alors, ne parlons pas de Montpellier !
Monsieur le curé était bien ennuyé de lui confier cette mission, seulement il ne pouvait y aller lui même, se devant de préparer dans les moindres détails la cérémonie et la procession de dimanche. De fait, un embonpoint généreux lui rendait la chaleur si insupportable qu'il ne se voyait pas emprunter un autocar brinquebalant et nauséabond, parcourir la ville sous la fournaise, et revenir les bras chargés d'une statue pesant une bonne vingtaine de livres.
Force lui était de s'en remettre à son bedeau.
S'il comprenait tant soit peu le français, Jean ne parlait que l'occitan, ce qui donna l'échange suivant :
- Jean, c'est une mission de grande responsabilité que je vais te confier.
Mai granda que de servir la messa sens beure dins las buretas ? 1
- Plus grande, beaucoup plus grande.
- Alora vesi pas de qu'es. 2
- Tu vas aller à Montpellier chez le marchand d'articles religieux de la rue des étuves, chercher une nouvelle statue de Saint Jean pour notre église.
- A Montpelher ? Mas n'ai per un molon de jorns ! 3
- Mais non grand fada, tu prendras l'autocar.
L'autocar ? L'autocar ? Me vau montar dins l'autocar tralalère !..Me vau montar...*.. L'autocar ? 4
- Arrête de faire l'imbécile et écoute moi bien : quand tu seras à l'arrêt du car, sur l'Esplanade, tu la suivras tout droit en traversant l'œuf jusqu'au théâtre et tu prendras à droite de ce dernier la rue des étuves, c'est là que se trouve le marchand. Bien poliment tu te présenteras et tu diras que c'est le curé Aristide de Bouzigues qui t'envoie chercher la statue de saint Jean, t'inquiète, il sera prévenu. Je te donnerai 20 francs pour cet achat, on te rendra un peu de monnaie. Surtout ne perds ni cet argent ni la monnaie car c'est un argent municipal. Jean ? Tu m'écoutes ? Tu as bien compris ?

- Ieu ! me vau prene l'autocar ! 5
- Jean ? Tu as bien compris ?
- ôc, ôc ai plan compres. 6
- Alors répète un peu pour voir :
- Prendrai... prendrai, l'autocar fins a Montpelher, aval, marcharai sul uous fins lo polalher, sens far de cassa (aquo, es ieu que l'apondi) puei irai m'escurar dins l'ostal del mercant que me donara l'estatua de monsur lo curat e tornarai portar los 20 frans municipals 7
- Ah Jean, Jean ! C'est pas possible d'être aussi bête. Bougre d'âne bâté , tu n'as rien compris ! Je recommence : samedi matin, tu prendras l'autocar pour Montpellier
L'autocar fins a Montpelher8
- Tu traverseras la place de l'oeuf
Aquo es una plaça ? 9
- Oui, tu prendras à droite du théâtre la rue des étuves, c'est le nom de la rue, tu iras à la boutique du marchand d'articles religieux et tu lui demanderas la statue que je lui ai commandée.
E perde que avetz fach far una de vos estatua ? Seitz pas encara mort ? Non ? 10
- Non pas la mienne, celle de saint Jean.
Il va me rendre fou ! Té, Albertine enlève le moi de devant car je ne sais pas ce que je suis capable de lui faire : HOUUUU !
- Si Monsieur le curé le veut bien, je peux accompagner Jean à Montpellier, je connais bien la ville, et il y a longtemps que je n'ai pas vu ma fille.
- C'est vrai Albertine tu ferais ça pour moi ?
- Bien sûr, mais je ne rentrerai que lundi. Jean pourra revenir tout seul, je le mettrai sur le bon chemin. Est-ce que cela vous irait ?
- Entendu. C'est donc à toi que je vais confier les 20 francs, tu lui donneras seulement la monnaie de reste pour qu'il la rapporte.

Et c'est ainsi que vêtu de neuf de la tête aux pieds
— tout le village s'y était mis pour le rendre présentable — Jean, chaperonné par Albertine, prit, pour Montpellier, l'autocar, le samedi matin à 6 h 45.
Du voyage, je ne dirai rien, si ce n'est que, en plus du grincement et des odeurs, les voyageurs eurent à subir, tout le temps du trajet, les exclamations tonitruantes d'un Jean qui découvrait pour la première fois son pays.

A Montpellier, Albertine dut traîner par la manche ce grand badaïre*,
- Laissa me un pauc agachar lo mond Albertina ! 11
pressée qu'elle était de conclure l'affaire et retrouver très vite sa fille.
La boutique venait tout juste d'ouvrir quand ils y arrivèrent. Une statue de saint Jean grandeur nature les y attendait. Vêtu de sa peau de mouton, un agneau couché à ses pieds, s'appuyant sur son grand bâton, avec ses cheveux bruns et frisés il faisait plus vrai que vrai et donnait de plus, un petit air à notre Jean, à s'y méprendre. D'ailleurs le marchand :
- Té, comme c'est curieux, on dirait qu'il vous ressemble.
Puis :
- Non, vous n'allez pas l'emporter ainsi ! Attendez, je vais vous le mettre dans un sac de jute. Voilà, je l'attache maintenant aux chevilles, et le tour est joué. Comme cela on n'aura pas besoin de se demander lequel est le vrai. N'est-ce pas ?
- Combien je vous dois ? s'enquit Albertine.
- Dix huit francs quatre vingt.
- Tenez Vingt centimes et un franc qui font vingt, en vous remerciant.
Merci et au revoir Monsieur. - Au revoir que Dieu vous garde, et mon bon souvenir à Aristide.
- Je n'y manquerai pas.
Puis à Jean :
- Allez zou bolèga te ! ai pas qu'aquo a far12
Le retour jusqu'à l'esplanade ne fut pas une mince affaire, Jean que tout captivait, ne cessait de se retourner, sans se soucier aucunement de la statue qu'il portait sous le bras. Vingt fois il la cogna, vingt fois il faillit la casser. Il arriva tout de même à bon port.
- Et maintenant, tu t'assois sur ce banc et tu n'en bouge pas jusqu'à l'arrivée du car de Bouzigues.
Es quora qu'arrib-a l'autocara ? 13
- Ce soir à cinq heures
Eh bé ! Aï lo temps ! 14
- Tiens voilà ta monnaie, surtout ne la perds pas, tu sais ce qu'a dit monsieur le curé. Done je vais te la nouer dans ton mouchoir. Adieù pichot et ten te brave !15
- Adieù Albertina !

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© Michèle Puel Benoît,
Soulagets 28 février 2012

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