Contes, récits et sornettes

de Michèle Puel Benoit dite "Granette"

  • Le pêcheur de Salé

  • bientôt en service :

Il était une fois un pauvre, pauvre pêcheur de Salé qui souvent ne ramenait rien dans ses filets. On ne compte pas le nombre de fois où il s’était couché le ventre vide, laissant le pain à ses enfants. Car il était doté d’une grande famille : il avait sept enfants qu’il avait grand peine à nourrir avec le fruit de son travail. L’hiver le Bouregreg était peu poissonneux et l’océan grondait si fort qu’il était difficile sinon impossible d’en franchir l’estuaire.
Or, après une longue période de disette un jour la chance lui avait enfin souri… il avait pris un beau poisson d’une espèce très renommée, à la chair blanche et fine et succulente.
Heureux d’une telle prise, il courut chez lui pour que sa femme l’arrange bien comme il faut, dans un couffin, sur un lit d’algues, avant d’aller le vendre au marché.
« Avec cela nous aurons de quoi manger pour quelques jours se disait-il »
Sa femme fit ce qu’il lui demandait, mais quand il parla d’aller au marché :
« La, la, la, lui dit-elle, tu vas aller le porter au Pacha, il t’en donnera un bien meilleur prix ! »
Ahmed, pensant que sa femme n’avait pas tort, se rendit chez le pacha.

Les gardes le laissèrent entrer jusqu’à la salle d’audience, là après mille salamamalecs, il tendit le couffin et dit au Pacha :
- Tiens, c’est ma plus belle pêche, elle est pour toi !
Le Pacha regarda, fit poser le couffin à côté de lui et dit :
- Que la bénédiction d’Allah soit sur toi ! et il le congédia.
Ahmed, déçu, revint chez lui :
- Toi et tes conseils ! Il ne m’a rien donné ! De plus, le boulanger m’a fait crédit pour la dernière fois.

Heureusement le lendemain il prit dans ses filets un poisson de la même espèce à la chair fine, blanche et savoureuse, mais deux fois plus gros que le premier.
- Celui-là, si je le vends bien, nous aurons à manger pour quinze jours ! Mais sa femme à la maison :
- La, la, la, la, la ! Tu vas aller le porter au pacha, il te récompensera.
- Ça va pas ? Tu as vu comment il m’a payé hier ?
- Aujourd’hui n’est pas hier, tu verras il te récompensera ! Va tsir, tsir, fissa, fissa !
Ahmed avait l’habitude d’écouter sa femme qui passait aux yeux de tous pour savante et sage, il retourna donc, en bougonnant tout de même, au palais.
Les gardes, la salle d’audience, le Pacha, les courbettes :
- Ma femme t’envoie ce poisson que j’ai pêché pour toi.
Le pacha fit poser ce dernier à ses côtés puis : - Que la bénédiction d’Allah soit sur toi, que la bénédiction… Deux fois. Et il le congédia.
Ahmed était furieux, d’autant qu’il dut courir jusqu’à Bab Septa, pour trouver un boulanger qui veuille bien lui donner du pain à crédit.
La soirée à la maison fut orageuse.
Mais… Le poisson qu’il attrapa le lendemain, jamais aucun pêcheur n’en avait pris de pareil ; il appartenait toujours à la même espèce, avec cette chair blanche fine et succulente, mais il était ENORME ! Il dut se faire aider pour le charger sur son dos. C’est en titubant sous la charge qu’il arriva chez lui.
- Ne le décharge pas ! Va de ce pas l’apporter au Pacha : cette fois c’est sûr il te récompensera !
- Tu ne vas pas recommencer ? Au marché ce qu’on m’en donnera nous fera vivre des mois !
- Le Pacha t’en donnera beaucoup plus, crois moi ! On me dit de bon conseil, et je te promets, ce sera la dernière fois !

 

Le trajet lui fut pénible de même qu'il ne put faire ses salutations au pacha :
- Tiens, dit-il, moins un qu'il ne s'écroule. Plusieurs serviteurs le débarrassèrent et le Pacha :
- Que la bénédiction d'Allah soit sur toi, trois fois, et… il le congédia.
Cette fois là, Ahmed ne s'en alla pas à reculons et en courbettes comme le voulait l'étiquette, mais tournant le dos au Pacha il sortit et claqua la porte.
- Je ne sais ce qui me retient de te corriger, dit-il en rentrant à sa femme, j'ai eu la plus belle honte de ma vie. Pour sûr le Pacha, il se moque de nous !
- Ah, il ne t'a rien donné ? Viens avec moi, et mettant sa plus belle djellaba, elle s'en fut, suivie d'Ahmed jusqu'au souk des bijoutiers. Là, repérant la plus belle boutique, elle entra.
- Que puis-je pour toi, lui dit le marchand après les salutations d'usage ?
- Je voudrais voir un bracelet
- Voilà
Et dans ceux qu'on lui présentait, elle choisit le plus beau, le plus brillant, le plus ouvragé, tout ruisselant de rubis et d'émeraudes, le plus lourd.
- Celui-ci, adek
Le marchand le pesa, l'enveloppa dans du papier de soie et le lui tendit.
Elle le prit, le mit dans son couffin :
« Choukran, beslama a sidi » et elle sortit
- Eeh, eh ! tu ne m'as pas payé, cela fait dix mille dirhams
- C'est vrai ! Où avais-je la tête : Que la bénédiction d'Allah soit sur toi… dix fois !
- Quoi ? Je te demande de me payer !
- Mais je t'ai payé. Tu ne sais donc pas que c'est la nouvelle monnaie qui a cours dans le royaume ? Quand mon mari est allé vendre ses poissons au Pacha, c'est ainsi qu'il l'a payé ! : Que la bénédiction d'Allah soit sur toi... ;
- Voleuse
- Menteur
- A moi la garde !
Un attroupement se fit, certains prenaient parti pour le marchand, d'autres pour la femme. Les gardes décidèrent d'amener tout ce petit monde au Pacha qui justement rendait justice.
- Elle m'a volé
- Je l'ai payé
- C'est faux
- C'est vrai
- Silence ! Raconte moi, demanda-t-il d'abord au bijoutier
Et le marchand raconta comment Fatima était entrée dans sa boutique avait choisi un très beau bracelet et était partie sans payer.
- Qu'as-tu à dire Fatima ?
- Je dis que tout n'est pas vrai. C'est vrai j'ai bien acheté chez lui un bracelet, mais je le lui ai payé… avec la nouvelle monnaie qui a cours dans le royaume.
- La nouvelle monnaie ?
- Mais oui, la nouvelle monnaie. Quand mon mari Ahmed le pêcheur est venu t'apporter du poisson, par trois fois, c'est bien ainsi que tu l'as payé : Que la bénédiction d'Allah soit sur toi ?
Alors le Pacha comprit.
- Tiens bijoutier, voici une bourse pour toi avec la somme due, et laisse son bracelet à cette femme, elle l'a mérité. Et toi, Ahmed prends cette autre bourse, en paiement des magnifiques poissons que tu m'as apportés. Dorénavant je t'achèterai toujours ta pêche, et au bon prix. Et surtout garde et révère ta femme qui sait si bien faire entendre raison !

Et c'est ainsi que la misère quitta pour toujours la maison du pêcheur de Salé.

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© Michèle Puel Benoît,
Soulagets, le 18 octobre 2012

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