Contes, récits et sornettes

de Michèle Puel Benoit dite "Granette"

  • La vachotte de Francis

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Il était une fois, dans un petit village de Margeride, un jeune garçon qui s'appelait Francis. Il vivait seul avec sa mère, et leur seule ressource provenait du lait que leur donnait leur vache. Marguerite, c'était là le nom auquel répondait l'animal, était une belle vache à la robe rousse veloutée. Ses cornes fièrement fichées sur son crâne, sa queue toujours en mouvement et terminée par un toupet noir, ne la distinguait en rien des autres vaches de sa race ; seulement voilà, elle possédait un pis plus généreux et donnait à ses propriétaires, dix litres de bon lait blanc et crémeux d'une saveur incomparable ! Car Marguerite avait un secret. Comme ses maîtres étaient très pauvres, il lui était interdit d'aller paître ces riches pâturages dans lesquels se rendaient les autres bêtes du village, et d’avantage encore de profiter de brassées de bonne luzerne mise à sécher dans de vastes paillers ; elle devait se contenter de brouter l'herbe des talus, ou bien celle du terrain communal où Francis la conduisait chaque jour. Alors, elle avait su, grâce à une longue expérience, sélectionner les plantes les plus grasses, les herbes les plus parfumées, celles qui apportaient à son lait cette qualité et cette abondance inégalables. Pour cela, Francis et elle parcourait chaque jour des distances considérables et connaissaient les lieux les mieux adaptés à chaque saison. C'est ainsi, qu'ils avaient remarqué, que dans la ruelle située derrière le four communal, il y avait, même en plein mois de Janvier, un carré d'herbes verte, tendre et savoureuse, si l'on se donnait la peine de de gratter un peu la neige. Au mois d'Août, quand la sécheresse habillait le causse de jaune et que la terre n'en pouvant plus de soif, se craquelait de mille fissures, comme autant de bouches réclamant à boire, Marguerite, trouvait dans le lit asséché du ruisseau, sous quelques pierres connues d'elle seule, les plantes riches qui lui permettaient d'attendre les prochaines pluies. Il faut dire qu'elle n'était pas très vorace, elle compensait en qualité ce qu'elle ne pouvait avoir en quantité. Bref, c'était une bien belle bonne et savante vache, que la vachotte de Francis ! Et tous deux partageaient une amitié exemplaire, devinant avant même qu'il en eût le désir, ce que l'autre pouvait souhaiter. Or un jour, dans le village, se produisit un événement qui allait bouleverser le cours de leur existence. Il éclata, un soir du mois d'Août, un orage d'une violence peu commune – de mémoire d'homme on n'en avait connu de semblable -. Le ciel avait pris cette teinte noire d'encre de Jeudi Saint, dont des éclairs sans cesse répétés, accentuaient le caractère inquiétant ; il ne pleuvait pas encore, mais un vent violent s'était levé : il tordait les chevelures des arbres, déracinait les meules de paille, arrachait les ardoises des toits, dans un rugissement si démoniaque qu'on aurait pu croire que le village était damné. D'autant, qu'au cours d'un assaut particulièrement brutal, la cloche de l'Eglise fut décrochée, emportée, et rejetée violemment sur le sol où elle se fracassa. Un déluge suivit, qui acheva de démoraliser les habitants, en ravinant toutes les bonnes terres arables. Quand le calme revint, le constat des dégâts se révéla déplorable : les récoltes étaient perdues, les maisons endommagées, les prairies dévastées. Mais le paysan, qui vit de la terre, sait que la nature réserve souvent ces sortes de surprises, et qu'il ne faut pas céder au découragement. Aussi dès le lendemain tout le monde se remettait à l'ouvrage. Or, rien n'allait plus comme avant. On aurait dit que toute la vie s'était déréglée : les gens se levaient en retard le matin, rentraient des champs à minuit passé, déjeunaient aux heures les plus fantaisistes ; même les coqs ne saluaient plus le lever du soleil de leurs cocoricos sonores ! Et, pis que tout, nul ne songeait plus à nourrir les bêtes qui dépérissaient à un point tel que cela faisait peine à voir !

 

C'est qu'il manquait une âme à ce village : la cloche de l'Eglise. C'est elle, qui rythme les temps de la vie paysanne, elle, qui appelle au travail ou au repos !

Malheur, quand elle se tait ! Dés que l'on comprit d'où venait le problème, ce fut la consternation. Il n'était pas question de la réparer, les dommages étaient irréversibles, ni d'en commander une autre, cela aurait pris trop longtemps et surtout coûté trop cher ! L'avenir s'annonçait bien triste...

Marguerite, avait bien une petite idée. Comme toutes ses congénères elle était tourmentée par la faim, et ses endroits préférés n'avaient pu lui fournir de quoi satisfaire son appétit, si modeste fût il. Elle avait remarqué, qu'il poussait sur le toit moussu de l'Eglise, une herbe fine dont elle imaginait sans peine la saveur et la richesse ; mais jusqu'à ce jour, elle n'avait jamais osé y toucher. Il faut dire que dans ces villages construits à flanc de causse, il arrive souvent que les toits des maisons affleurent le sol du côté de la pente ; c'était ici le cas. De plus, pour faciliter la tâche du sonneur de cloche, on avait bâti des escaliers qui accédaient au clocher. Il ne paraissait donc pas très difficile pour la vache intrépide que Marguerite était, d'atteindre le toit. Le soir même, elle entretenait Francis de son projet et tous deux définirent un plan. La nuit passa.
A peine l'horizon s'éclairait-il de ces pâles lueurs annonciatrices du nouveau jour, que les villageois étonnés, furent éveillés par le son de l'angélus du matin. Quelques minutes plus tard, ils étaient tous, prés de l'Eglise, le nez en l'air, l'air ahuri, regardant Marguerite balancer fièrement sa tête de droite à gauche pour sonner l'angélus. Le rendu était certes un peu différent, la cloche de la vache n'avait pas la même puissance, mais le rythme et la musique y étaient. On félicita Francis pour sa trouvaille, et la vie reprit réglée par les appels rigoureusement ponctuels, que sonnait la cloche de la vachotte de Francis. Chaque jour, aux heures des angélus, matin, midi et soir, Francis emmenait Marguerite à l'Eglise, l'aidait à grimper sur le toit et l'encourageait ainsi : « - Allez, ma toute belle, montre leur ce que tu sais faire. » Et Marguerite, sans se faire prier davantage, balançant bravement la tête de droite à gauche : « Balin, balandrin, balan, balandran » sonnait un angélus des plus respectueux envers Notre Seigneur ! La nouvelle se propagea ; bientôt on vint des bourgs environnants admirer dans ses fonctions la vaillante vachotte qui avait sauvé son village. On évoqua même l'affaire en haut lieu : chez Monsieur le préfet, et Monseigneur l'évêque ; Monseigneur en fut si touché, qu'il ordonna qu'il soit fait une quête dans les toutes les paroisses de son diocèse. Les donateurs furent nombreux et généreux ; on put vite racheter une cloche qu'on installa en grande pompe dans le clocher, et que l'on baptisa... Marguerite ! Quand aux héros de notre histoire, tous deux furent récompensés : Francis obtint de la mairie un emploi de garde champêtre ainsi que la charge de sonneur de la paroisse ; tandis que Marguerite eut le droit de profiter à son gré, des pâturages de toute la commune. On dit même qu'elle y aurait gagné un certain embonpoint... Mais ceci est une autre histoire... 

 

Clic clac mon conte es accabat
D'après et grâce à MAURICE PUEL

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