Contes, récits et sornettes

de Michèle Puel Benoit dite "Granette"

L'ouragan

Cela faisait bien huit jours que les médias ne cessaient d’alerter les populations de la venue de l'ouragan du siècle, qu’on ne sait trop pourquoi, ils avaient appelé « Floyd ». Apeurée à l’idée que le ciel, comme on l’assurait, allait lui tomber sur la tête, elle s’était calfeutrée dans son douillet appartement, où regardant de derrière les bow-windows tomber une pluie, somme toute très banale, elle s’ennuyait ferme.
Elle, c’était une petite chercheuse française que son tempérament opiniâtre avait poussé à s’en aller voir si la recherche scientifique, aux états Unis, méritait bien la réputation qu’on lui reconnaissait. Certes, elle avait vu ses travaux publiés dans « Nature » et donc approuvés par ses pairs, mais cela ne suffisait pas pour faire taire en elle une petite voix insidieuse qui lui disait qu’elle avait encore du chemin à faire avant de jouer dans la cour des grands !
Chassant d’un geste de la main rageur ces pensées démoralisantes, elle se reprit, et, pour s’en distraire, se mit à regarder la rue. Sa rue présentait un alignement de maisons de briques rouges, pourvues de bow-windows qui lui donnaient un air très « british ». Elle n’était, pour l’instant, pas très animée, car les gens, obéissant sans doute aux injonctions de la télé, devaient se terrer chez eux. Toutefois, comme son regard parcourait pour la énième fois l’espace morne, balayé par une pluie rectiligne, ses yeux furent attirés par un détail coloré, fugitif, insolite : il s’était produit dans le jardin de la quatrième des maisons qui lui faisaient face, sur sa droite, une sorte d’éclair jaune safran que son cerveau avait eu tout juste le temps d’enregistrer. Cela avait été tout de même suffisant pour lui faire tourner la tête et rechercher plus attentivement ce qui l’avait intriguée. Elle ne vit tout d’abord rien : la pluie, qui tombait avec force, formait un écran, mais en scrutant plus attentivement, elle aperçut une tache jaune semblable à un amas de chiffons entassés derrière le mur du jardinet qui bordait la rue. Cela demeurait immobile, sans vie, si bien qu’elle crut avoir rêvé et laissa à nouveau son regard balayer l’espace. Un éclair mauve le ramena vers le même endroit : le tas de chiffons avait changé de couleur et de forme ; un prisme d’un mauve luisant occupait sa place. Que se passait-il donc chez ses voisins ? C’est au moment même où son intérêt était tout à fait éveillé que le prisme mauve après avoir clignoté deux fois s’évanouit laissant place à une sorte de résidu grisâtre. Puis, il se fit un nuage de ces cendres ; elles s’élevèrent, s‘assemblèrent, donnant naissance à une silhouette confuse qui, prenant peu à peu de la consistance, fit apparaître à ses yeux éberlués une toute petite vieille dame, toute de noir vêtue, affublée d’un ridicule chapeau à voilette. Cette dernière, levant vers le ciel un regard courroucé s’empressa d’ouvrir un parapluie à rayures mauves et jaunes et, négligeant d’emprunter le portillon, passa allègrement à travers le mur du jardin, pour se retrouver dans la rue, sur le trottoir. Léa, abasourdie, demeurait immobile jusqu’à ce qu’obéissant à l’on ne sait quelle impulsion, elle fit glisser vers le haut sa fenêtre à guillotine, et, sans se soucier de la pluie se pencha en avant pour mieux voir. Non elle ne rêvait pas, il y avait bien là sur le trottoir d’en face une curieuse vieille dame qui, levant la tête et l’apercevant s’adressait à elle en ces termes : «  - Quelle ravissante journée d’Automne n’est–il pas ? L’été indien nous gâte. Quoique le soleil me paraisse encore un peu trop chaud. Par bonheur j’ai mon ombrelle ! Ravissante n’est-elle pas ? Oui vraiment. Elle fut confectionnée… « Léa était trop éberluée pour comprendre ce flot de paroles d’autant que la vieille dame avançait maintenant vers elle auréolée d’un rayon de soleil éclairant le blanc crémeux de son corsage à jabot, tout en ravivant à travers la voilette le rose de pommettes un peu trop généreusement maquillées. D’un pas décidé elle prenait résolument la direction de sa maison. A peine eut-elle le temps de se rejeter en arrière pour refermer la fenêtre que l’étrange personnage se dressait là, tout à côté d’elle au beau milieu de sa chambre. « Je vous ai fait peur ma chère ? Demanda-t-elle à la jeune fille qui sursautait. Voyons il ne faut pas être aussi émotive. Et comme Léa la regardait les yeux ronds, elle ajouta :
- Qu’y a-t-il ? J’aurais trop forcé sur le maquillage peut être ? Mais à mon âge le noir ne peut aller sans ! Que regardez-vous donc aussi intensément ? Ah suis-je sotte ! Je ne me suis pas présentée : permettez moi de réparer cet oubli : Esther Ruthenford du NYBNIW,
et elle tendit une main gantée de mitaines.
- NYBNIW  ? balbutia la jeune fille interrogative, puis elle ajouta très vite Léa Dunoyer « nice to see you » en répondant à la poignée de main ferme de sa visiteuse. - N-ew Y-ork B-rooklin N-ew I-nhabitant W-elcome : NYBNIW : voyons, vous ne connaissez pas ? Pourtant cet organisme existe depuis toujours ! Il est de tradition, chez les pionniers de venir en aide aux nouveaux venus. Vous êtes nouvellement arrivée n’est-il pas ? Alors la NYB Municipality m’envoie vers vous pour vous « settle », Comment dites-vous dans votre si romantic foreign language ? C’est cela, prrrocéder à votre installation parmi nous. Alors elle sortit de sous sa courte cape de soie noire, qui lui couvrait les épaules, un sac de cuir au ventre ballonné dont elle ouvrit le fermoir de métal doré et plongeant sa main à l’intérieur….
«  - Voici, dit-elle, offertes par A. A. (Alexander Achilleus) Anguelopoulos de La petite Athènes, des slovakias enveloppées de leur si délicieuse pita ! Elles sont accompagnées d’un yoghourt au lait aigre de Soleiman Tessékurédérim. Ici, ma chère, ajouta-elle sur le ton de la confidence, grecs et turcs font bon ménage. Sa main plongea à nouveau dans le sac : Aspartamian and cie vous adressent leurs salutations ainsi que des échantillons des plus belles de leurs soies : ces mouchoirs colorés. Carlo di Napoli m’a chargée de vous remettre cette mignonette de chianti, ce bon de réduction à valoir sur le plat de pâstas de votre choix, ainsi qu’un CD dans lequel il interprète les plus beaux airs d’opéra . Ah ! Ces italiens ! Ajouta-t-elle les yeux au ciel, ses mains serrées sur la poitrine. Et la distribution continua : six hair-curlers de chez Nancy’s funny hair shop, des petites cuillères à mesures en ozes de chez Fanny Farmer, une boite à pills du drugstore, un mètre ruban, un crochet magique et sa pelote de laine, un plateau laqué chinois accompagné de sachets de thé, un cofee mug…
le sac paraissait inépuisable.

 

Léa abasourdie et bredouillant des « thank-you very much », des « thanks » des « thanks a lot » au fur et à mesure que la main ressortait du sac regardait d’un air effarée le tas d’objets hétéroclites qui ne cessaient de s’amonceler dans sa chambre si bien qu’elle n’entendait même plus les commentaires de la vieille dame. « Eh bien, ma chère, pourriez-vous m’aider vous ai-je demandé ? Pourriez-vous tenir le sac grand ouvert ? Voilà, parfait. »
Le ton de réprimande l’aida à sortir de sa torpeur. Elle s’exécuta Alors, de ses deux mains gantées de mitaines, l’étrange vieille dame saisit tout au fond du sac un objet qui, au vu des efforts qu’elle déployait, paraissait volumineux et… elle extirpa la plus énorme et magnifique citrouille orange vif que Léa ait jamais vue ! Puis, cherchant des yeux un endroit dégagé dans la chambre, elle la posa délicatement sur le sol, et se retournant vers la jeune fille elle dit : « Venez-vous ? » et… sans plus attendre elle pénétra à l’intérieur du cucurbitacée. Léa qui n’en était plus à un étonnement prés, se dit qu’au point où en était arrivé l’étrange elle se devait d’entrer elle aussi dans le jeu et faisant fi de toute prudence elle avança résolument la jambe puis le genou, la cuisse, un bras deux bras les épaules la tête et.... se retrouva sur la banquette arrière d’un vulgaire taxi jaune New Yorquais à ceci prés qu’il était conduit à tombeau ouvert par une conductrice ivre de vitesse et qu’il évoluait à dix huit pieds au dessus du sol ! Après deux ou trois looping du plus bel effet, manière de prendre en mains le véhicule, Grany Esther, c’est ainsi qu’elle désirait être appelée, s‘écria :
«  - Et maintenant, en route pour une visite guidée de la ville ! » Nul ne saurait évoquer Brooklyn sans parler du pont qui le relie à Manhattan ! Aussi est-ce vers lui qu’Esther dirigea en premier sa machine volante ; elle le survola un instant puis brusquement piqua dessus, tel un faucon sur sa proie, et atterrit à l'étage supérieur, sur une sorte d’esplanade pistonne, d’ailleurs fréquentée par les quelques joggers que les intempéries n’avaient pas réussi à dissuader. Ce qui fait que leur arrivée pourtant accompagnée d’un strident crissement de freins passa presque inaperçue. Abandonnant là leur véhicule inutile (il était d’ailleurs redevenu, dès qu’elles en étaient sorties, citrouille, pour se dégonfler ensuite tel un ballon de baudruche et rejoindre au fond du sac de la vieille dame les mille autres objets farfelus qui, sans doute, devaient encore s’y trouver.) « Marchons nous ? » Demanda Esther de ces questions dont Léa avait compris qu’elles masquaient en fait des ordres. Il n’y avait plus qu’à s’exécuter, ce qu’elle fit. Curieusement il s’était fait une trouée dans les nuages laissant apparaître un soleil radieux qui les accompagna tout le long de leur promenade au dessus de l’Hudson éclairant même les tours de Manhattan d’une lumière rasante du plus bel effet. Le spectacle était inouï ! la vue superbe ! «  Pas mal, n’est-il pas ? J’adore commencer par là, la vue est imprenable et le café que nous irons prendre au RIVER CAFE absolument délicieux, sans parler de leur brunches ! succulents ! Chers me dites-vous ? Peut être bien, quoique je ne paye jamais ! Mais revenons sur Brooklyn ma chère, j’ai des tonnes de choses à vous montrer ! Si nous commencions par Downtown Brooklyn ; nous commencerons par le Brooklyn Borough Hall, un peu pompier le style renaissance grecque, ne trouvez-vous pas ? Tenez puisqu’on en parle admirez au 365 Jay Street cette magnifique caserne de pompiers. J’ai un faible pour ces combattants du feu, et vous, n’avez-vous pas ? Cessez donc voyons d’admirer béatement, descendons plutôt le Fulton Street Mail : c’est une agréable rue commerçante et puis nous irons chez Junior’s. Venez-vous ? »
Et comme Léa ne réagissait pas assez vite à son goût, la saisissant fermement par la manche Grany Ether prit appel sur ses pieds menus chaussés de bottines et le bond qu’elles firent les transporta en un clin d’œil sur Flatbush Avenue. Là négligeant comme à l’accoutumée la porte elles pénétrèrent s’assirent à une table et...... Commandèrent le plus curieux et indigeste des repas. En effet Grany Esther s'était mise en tête de faire goûter à cette petite française, qui, très certainement arrivait du pays même de la gastronomie avec des à priori,les spécialités américaines. Or, nul n'ignore,que les états Unis furent terre d'immigration, que sa cuisine emprunte à cette grande diversité de population, et que New York ville cosmopolite s'il en est, peut offrir à elle seule toutes les spécialités du continent tout entier. C'est dire qu'elle dut tout goûter : du pancake, au falafell, en passant par le riz cantonnais sans oublier pasta et antipasta canard laqué, steack épais comme la main et débordant de l'assiette et toutes sortes de mets dont la liste serait trop longue à énumérer, mais dont la caractéristique commune était d'être assez roboratifs !
« - Grâce, pitié , demanda-t-elle .
- Comment ? Ne désirez-vous pas goûter nos fabuleux ice creams ?
- Je crains de ne plus pouvoir.
- Petite nature, vous n'auriez pas tenu deux jours lors de la conquête de l'ouest. Pff ! Un café ?
Léa qui savait déjà de quelle nature était le café, déclina l'offre Un thé seulement.
Après avoir siroté leurs breuvages : « Bon, dit Grany Esther, ma foi je crois que je vais vous laisser ici j'ai d'autres new inhabitants à visiter » et sans laisser à Léa le temps de placer un mot elle s'évanouit dans les airs au milieu d'un éclair d'un beau mauve.
Notre jeune chercheuse se retrouva donc toute seule et abasourdie sous la pluie, sans l'imper qu'elle n'avait eu le temps de prendre, dans une ville qu'elle connaissait si peu, à quelle distance de chez elle, elle n'en avait aucune idée, le cœur au bord des lèvres, tellement elle était gavée, et des larmes plein les yeux.
Un autre éclair mauve : « Je perds la tête n'est-il pas ? J'avais oublié de vous raccompagner. Entre nous pas de chichis comme on dit chez vous, n'est-il pas ? Accrochez-vous à mon umbrella. C'est parti ! »
Du retour Léa ne se souviendrait que du vent dans ses cheveux, de lumières clignotantes ainsi que d'un atterrissage en douceur au beau milieu de sa chambre. « By, by, ma chère, see you later ! » Un éclair et elle était partie.
Notre amie n'eut que la force de se laisser tomber sur son lit ; trente secondes plus tard elle dormait à poings fermés. Quand elle reprit conscience, quelques heures plus tard, elle fut certaine qu'elle avait rêvé. Et n'étaient ce la lourdeur de son estomac, la quantité d'objets hétéroclites qui encombraient sa chambre, ainsi que sa soudaine aversion pour le mauve, elle n'aurait eu aucun doute. Seulement voilà...

     

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