Contes, récits et sornettes

de Michèle Puel Benoit dite "Granette"

  • bientôt en service :

Barberine n’avait jamais eu à se plaindre de la faim. D’ailleurs son pelage brun et lustré qui, n’était l’odeur musquée, l’aurait fait confondre avec sa cousine la martre, le prouvait à qui pouvait la voir. Sa queue fournie et bouffante de même que la tache parfaitement blanche de son poitrail rendaient compte de sa belle santé et faisaient qu’elle jouissait parmi ses semblables d’une grande considération. Jamais aucun des mustélidés qui fréquentaient nos campagnes n’avait été aussi encensé pour sa beauté. On venait l’admirer de partout à la ronde et Barberine en parfaite diva, acceptait naturellement tous les hommages.
Comment en aurait-il pu être autrement ? Puisqu’elle habitait, dans le hall d’un département du zoo dédié à la faune sauvage de nos campagnes, une cage exposée aux yeux de nombreux visiteurs.
Car, de faune sauvage, Barberine n’en possédait plus que le nom ; née en captivité, elle n’avait jamais connu ces bois de chênes pubescents, ces taillis de buis, ni encore moins l’air léger et délicieusement venté qui font la réalité de nos causses.

***

On racontait que sa grand-mère, sur le point de mettre bas, avait été prise dans un piège et que Clovis avait trouvé la bête agonisante en train de mettre au monde sa portée. S’il pourchassait et piégeait ce qu’il appelait la vermine à cause des ravages qu’elle occasionnait dans les portées ou couvées de gibier, il ne put se résoudre à supprimer ces jeunes vies qui venaient tout juste d’éclore.
Ces nouveaux nés, presque dépourvus de poils, lui paraissaient si innocents, si fragiles, et puis, qui sait s’il ne pourrait les éduquer, à l’instar des furets, pour ses chasses personnelles. Justement, Edouard son furet, après quelques années de bons et loyaux services passés à traquer le lapin dans son terrier, venait de rendre l’âme. Pourquoi ne pas le remplacer par une jeune fouine ?
Il faut vous dire que Clovis n’en était pas à sa première tentative de dressage d’animaux sauvages. N’avait-il pas quelques années auparavant, tel un fauconnier, élevé et dressé un busard tombé du nid ?
On ne comptait plus les pies et les corbeaux qu’il faisait parler, les merles qu’il faisait siffler, ni les pigeons voyageurs qu’il faisait roucouler. La gent volatile n’avait aucun secret pour lui et il savait converser dans tous les langages des oiseaux.
Mais, élever une fouine, ce petit carnassier à l’appétit féroce et aux dents aussi aiguisées que des lames de rasoir, il ne s’y était jamais risqué, et tout le monde disait autour de lui que c’était entreprise d’entrée vouée à l’échec. Oui mais Clovis, lui, aimait les défis.

***

La première difficulté qu’il rencontra fut celle de la nutrition.
Pour vivre, ces bébés fouines avaient besoin d’être allaités ; or, de mère, ils n’en avaient plus.
Seulement voilà, à la maison, il y avait Minouchette , la chatte grise dont on venait une fois de plus de supprimer les petits. Allait-elle, comme elle l’avait fait l’an passé pour la nichée de lapereaux orphelins, accepter de jouer le rôle de nourrice ? Il s’agissait, certes, cette fois, de sauvagine à l’odeur si repoussante pour un animal domestique.
Eh bien ! Ne me croyez pas si vous le voulez, mais Clovis eut avec la chatte un long entretien chuchoté, de bouche à oreille, accompagné de force caresses, et de miaulements : outragés au début puis de moins en moins réfractaires et qu’un ronronnement doublé d’un clignement d’yeux approbateur finirent par conclure.
Minouchette paraissait accepter ce nouveau rôle de nourrice.
Certains sceptiques prétendront que la cause de cette acceptation n’était autre qu’une montée de lait douloureuse ; il n’en demeure pas moins que Clovis put approcher des mamelles gonflées de la chatte les bébés fouines criant famine.
Minouchette eut bien un réflexe de recul accompagné du souffle craché  « fshhr ! » mais, à nouveau, la voix murmurée de Clovis arriva à la calmer. Et les petits purent téter !
Toutefois, si elle accepta de les nourrir à heure régulière et ce, avec le concours des paroles apaisantes de son maître, jamais elle ne s’occupa de leur toilette ni encore moins de leurs déjections, tâche qui incomba à Clovis, les trente jours durant lesquels elle consentit à allaiter.
Passé ce temps, plus rien ne put la décider à continuer.
Ce sevrage brutal fut cause de la mort d'une des trois fouines, les deux restantes s'adaptèrent très facilement au nouveau régime alimentaire concocté par leur presque père. S'il tenta un certain temps de les nourrir au biberon de poupée, de lait de brebis enrichi d'un jaune d'œuf, il passa très vite au régime carnassier : petits rongeurs broyés, fruits et même brouet de céréales arrosé de jus de viande. Le résultat fut qu'à deux mois et demi, les jeunes fouines étaient capables de poursuivre et d'attraper une souris vivante.

***

 

Survécurent donc, un mâle et une femelle qui reçurent respectivement les prénoms d’Oscar et de Clémentine. Ils furent, tout d’abord, libres d’aller et venir à leur gré, mais bientôt devant leur capacité à escalader murs et rideaux, leur volonté affirmée de marquer de leurs déjections leur territoire, ainsi que l’odeur de plus en plus musquée de leur fourrure, ils se virent interdits de séjour à l’intérieur de la maison, et bientôt même, vu l’émoi qu’ils provoquaient parmi la basse cour, connurent la dure réalité de la captivité.

***

Dans un coin de la bergerie, Clovis avait fabriqué un enclos, dans lequel il mit ses protégées. Il s’était servi pour ce faire de grillage pour parquer les moutons, avait jonché le sol de paille, et déposé sur les mangeoires une caisse de bois renversée, servant d’abri, dans laquelle le trou pratiqué faisait office d’entrée. Les pensionnaires aimèrent tout de suite leur nouvel habitat, au fond duquel elles creusèrent un nid douillet dans la paille.
C’est l’enclos qu’elles n’appréciaient pas du tout et qu’elles n’eurent de cesse de franchir malgré toutes les précautions prises ; et comme elles se complaisaient dans la compagnie des hommes, on les retrouvait toujours dans la salle commune qu’elles saccageaient de leurs ébats. Alors ce n’était pas une mince affaire que de tenter de leur faire regagner leur logis, seul le jet d’un filet dans lequel elles s’empêtraient y parvenait et il fallait alors les envelopper dans la canadienne en peau de mouton pour les transporter sans risquer les morsures !
Clovis dut bientôt doubler le grillage par un autre à mailles plus fines pour les empêcher de se faufiler au travers ; il lui fallut ensuite cimenter ce dernier au sol, car elles étaient parvenues à le soulever ; puis quand elles furent devenues les reines de l’escalade, il se vit obligé de chapeauter l’enclos lui-même. Elles tentèrent alors de cisailler, en vain, de leurs dents aiguisées les mailles de la clôture. Car nos deux petiotes privées de liberté et de compagnie s’ennuyaient. Après avoir somnolé toute une journée au fond de la boîte, l’enclos leur paraissait bien trop exigu pour une vie nocturne débridée.
Bien sûr, il y avait des intermèdes plaisants, lorsque Clovis venait les nourrir ou tentait une amorce de dressage.
Pour ce faire il gantait toujours sa main du même gantelet rembourré qu’il avait utilisé pour dresser le busard ; la voracité des fouines s’attaquait à la main aussi bien qu’à la proie ; puis en dresseur patient il attendait qu’elles soient repues, et alors seulement il tentait une caresse de la main dégantée.
Il fallut bien dix jours pour que Clémentine accepte une caresse, quinze de plus pour qu’elle consente à se laisser attraper. Oscar lui tolérait tout juste que le dresseur lui serve à manger encore qu’il ne touchât à la nourriture qu’une fois Clovis en allé. Il devint d’ailleurs de plus en plus sauvage avec le temps si bien que Clovis se résolut, lorsqu’il l’estima assez aguerri, à lui rendre la liberté.
Il en alla tout autrement de Clémentine qui de jour en jour s’attachait à son maître. Comme elle paraissait se languir dans la cage, Clovis lui fabriqua un harnais et une laisse de cuir avec lesquels il la promenait quoiqu’elle préférât, la plus part du temps, s’installer sur son épaule d’où elle jouissait d’une bien meilleure vue.
Ce n’est qu’à la nuit qu’elle regagnait son domaine.

***

Arriva le jour où il décida d’entreprendre son dressage de « chasseresse de lapins de garenne ».
A l’époque dont je vous parle, ces seigneurs des clapiers pullulaient dans nos campagnes au point que le visiteur imprévu était toujours le bienvenu à table, pour peu qu’il aimât le lapin de garenne fraîchement tué. Il suffisait au maître de maison de siffler son chien, de prendre son furet, et de se rendre à la garenne la plus proche pour rapporter le ou les lapins souhaités pour le repas. Ne restait plus à la maîtresse des lieux qu’à les déshabiller, les inciser d’ail et de thym ou serpollet suivant la saison, les badigeonner et les faire griller aux braises ravivées d’une cheminée jamais éteinte. Un régal !
Pour remplacer Edouard, son furet, Clovis décida donc d’éduquer à cette chasse Clémentine.
Chasser le lapin à l’aide du furet requiert un certain savoir ; tout d’abord ne pas ignorer que toute garenne possède deux entrées ou sorties si vous préférez, ensuite que le lapin dès qu’il sentira le furet va tenter de s’échapper par l’issue de secours : c’est donc là que l’on va placer le filet qui le retiendra prisonnier dans ses mailles.
Quelque fois le furet a le temps d’attrapper le lapin et se suspend à sa gorge pour le saigner, alors, on saisit le prédateur par le cou et on souffle dans son oreille pour lui faire lâcher sa proie. (...)

remonter en haut de page  
   

© Michèle Puel Benoît,
Soulagets, le 30 avril 2006

Contact || Michèle Puel Benoit : St Maurice Navacelles 34
granette-at-contes-recits-sornettes.com - || http://www.contes-recits-sornettes.com | © 2000-2012 Beweb-Granette || mentions légales ||