Contes, récits et sornettes

de Michèle Puel Benoit dite "Granette"

  • bientôt en service :

C’est au cours d’un voyage de retour de transhumance qu’elle était née. Sa mère avait eu la malencontreuse idée de mettre bas en plein milieu du trajet et qui plus est de deux bessous nés avant le terme initialement prévu. Le berger était bien embarrassé. à l’époque, il n’y avait pas de voiture accompagnatrice et c’était sur les épaules du pâtre que l’agneau né prématurément finissait d’ordinaire la descente vers les basses terres. Un, peut être ! Mais deux !
Aussi Lambert avait, avec soulagement, accepté la proposition de Noémie :
- Laisse m’en une, tu la reprendras à l’occasion ! Je te la tirerai d’affaire, tu verras ! Alors, il avait laissé l’agnelle qui paraissait la plus chétive des deux, celle qui n’aurait pas supporté le voyage. Noémie l’avait emportée dans son tablier jusque dans la grande salle près de la cheminée, et là, après l’avoir frottée vigoureusement pour la réchauffer, elle l’avait examinée :
- C’est vrai que tu n’es pas bien grosse, j’ai bien peur d’avoir parlé un peu trop vite tout à l’heure ; est ce que tu vas t’en sortir ? Enfin nous verrons bien.
Et l’agnelle, qui s’était nichée dans le creux des bras de Noémie, quêtant une mamelle propre à apaiser sa faim se mit, goulûment, à téter les doigts de la fermière.
- Mais c’est qu’on dirait que tu as envie de vivre s’exclama cette dernière. Voyons voir ce que vais pouvoir te donner. A la ferme du Roc Traoucat, il y avait belle lurette qu’il n’y avait plus de troupeau : Noémie y vivait seule avec sa chèvre   « Fantasia ». C’est donc naturellement vers elle qu’elle se tourna :
- Allez ma belle, va falloir que tu me donnes de ton lait pour élever cette petiote que le pâtre nous a confiée. Fantasia n’y voyait pas d’inconvénient, bien au contraire, une journée de pâture rendait toujours son pis gonflé, douloureux et languissant l’heure de la traite. Elle se soumit bien volontiers à la main experte de sa maîtresse et remplit un grand bol de lait, crémeux à souhait ! Il s’agissait maintenant de faire passer ce liquide nourricier dans l’estomac d’une jeune agnelle dont les bêlements soutenus clamaient la grande faim.
Or, il n'y avait à la maison ni biberon ni tétine, et pour cause, Noémie n'avait pas eu d'enfant.

C'est donc à la cuillère que cette dernière tenta de nourrir la nouvelle née. Le résultat fut que l'agnelle cracha, rejeta, et faillit même s'étouffer, incapable de boire, apte seulement à téter ! Elle essaya alors de tremper un linge dans le lait et de le faire téter à l'animal : cela marcha bien au début mais bien vite, la source tarie, les bêlements affamés recommencèrent. Noémie se désespérait, lorsque Fantasia faisant irruption dans la salle malgré les interdits, tendit à l'agnelle son pis généreux que cette dernière aspira avec gloutonnerie. Puis retrouvant d'instinct les attitudes immuables des agneaux, elle se mit à téter en donnant des coups de tête dans le pis offert tout en frétillant de la queue.

 

La mamelle, ce soir là, bien qu'au trois quart vide, suffit à apaiser sa faim, et c'est tout naturellement que, repue, elle se colla contre le ventre tiède de sa nourrice tandis que celle-ci la léchait de sa langue râpeuse.
« Eh bien ! je crois que te voilà sauvée » s'exclama Noémie ! Puis s'adressant à Fantasia : - Quant à toi ma belle, voilà de quoi remplacer le chevreau que tu as perdu ce printemps. Mais ce n'est pas pour autant que vous allez vous installer dans ma cuisine ; allez, ouste, à l'écurie ! Je vais vous changer la litière. Toi petiote, viens t'en dans mes bras, tu n'es pas assez solide pour marcher toute seule.
C'est ainsi que la ferme du roc Traoucat s'agrandit d'une agnelle. Toute la nuit Noémie passa et repassa dans sa tête tous les noms qu'elle pourrait donner à l'animal : Titine, Nénette, Câline, Blanchette… Aucun ne lui convenait.
Pourtant, au matin, quand elle entra dans l'écurie au moment même où un rayon de soleil se posait sur la toison de la jeune agnelle, en rendant la laine bouffante et dorée, elle sut, sans hésitation aucune, qu'elle s'appellerait « Cardabelle » !

Cardabelle grandit grâce aux bons soins de sa mère nourricière dont elle imita toutes les manies. Fantasia, portait bien son nom : jamais chèvre n’avait été si fantasque, ni si originale. Depuis qu’elle était toute petite c’est elle et elle seule qui décidait du programme de la journée lorsque Noémie s’en venait ouvrir la porte de l’écurie.
Il est vrai, me direz-vous, que, quand on est chèvre, qu'on porte le nom de Fantasia, et qui plus est, qu'on a le front orné de quatre magnifiques cornes torsadées, il faut s'attendre à ce que on ne suive pas volontiers la voie tracée ! Fantasia tenait ses quatre cornes, de sa propre mère, la première sur le plateau à avoir osé s'affubler ainsi. Vous pensez bien que chacun y était allé de ses commentaires : Quatre cornes ! Et pourquoi pas quatre pis ! Dirent les uns. Quatre cornes ? Moi je vous dis que ça sent le souffre ! Quatre cornes ! Bonté divine ! Pour compenser ce qu'elle ressentait comme un malheureux coup du sort notre biquette tenta toute sa courte vie de se faire oublier. C'est ainsi que, trop sensible aux railleries et supportant avec peine la curiosité dont elle faisait l'objet, elle se laissa dépérir et mourut en mettant au monde Fantasia. Fantasia, bien au contraire, dès ses premiers jours de vie, parut se comporter à l'opposé de ce que l'avait fait sa mère. Bientôt, il apparut même qu'elle revendiquait haut et fort sa différence. La barbiche en avant, la tête redressée, elle arborait fièrement ses quatre appendices, toute disposée à les planter dans l'éminence charnue du premier qui tenterait l'amorce d'une raillerie.

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© Michèle Puel Benoît, 2008 >2

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