Contes, récits et sornettes

de Michèle Puel Benoit dite "Granette"

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Pour qui le contemplait depuis le bas de la colline, il semblait bien que le vieux chêne majestueux y avait depuis toujours étendu ses bras protecteurs. C’était du moins ce que l’on racontait de mémoire d’homme, et que l’on confirmait avec certitude de mémoire de brebis. Et si ce n’était lui, affirmaient-elles, c’était du moins un rejet du rejet du rejet de son aïeul ! Foi de  « béligue », assurément. Il faut vous dire que sur nos plateaux, si les hivers ne sont pas toujours rudes, les étés, eux, sont souvent implacablement chauds. C’est vous dire si l’ombre généreuse d’un chêne tutélaire est la bienvenue, « lorsque l’ardent Phébus brûle de tous ses feux ! ». Et les brebis, plus que tout autre, la recherchent aux heures chaudes de la journée. Les moutons - au fait, je ne vous ferai pas l’injure de vous apprendre que chez nous de troupeaux de moutons il n’y a pas : seules paissent sur nos landes des brebis mères et filles accompagnées quand le moment le réclame de trois ou quatre vigoureux béliers. Le seul mouton à se mêler parfois au troupeau, appelé, suivant les régions, « abelit » ou « parot », est un bélier castré, suffisamment ancien et doué de sagacité pour mener une assemblée de femelles pas toujours très obéissantes. - les brebis, donc, me direz vous, n’ont-elles pas sur le dos une toison de laine thermo-régulatrice ? Certes, certes, mais elles n’ont rien sur la tête ; alors pour empêcher leur pauvre petite cervelle de bouillir elles se mettent pour quelques heures à l’ombre protectrice des chênes ancestraux qui ponctuent encore nos landes. Dans la langue on dit qu’elles "chorrent", tandis que le lieu qu’elles ont élu pour le faire porte le joli nom de "chorrado". D’ailleurs, pour les méridionaux que nous sommes, la sieste est, par tradition, un moment sacré dont il est très inconvenant de nous déranger. De fait, les brebis ne dérogent pas à cette habitude, et demandez donc au berger s’il n’est pas difficile, voire impossible, de les faire bouger durant ces longs moments consacrés à un sommeil embrumé de rêves. Une sorte de torpeur les prend qui les fait s’agglutiner les unes aux autres, chacune enfouissant la tête sous le ventre de sa voisine, formant ainsi un tapis de haute laine blanche, métissée de brun et de roux. Notre vénérable ami en avait abrité un grand nombre de ces troupeaux bêlants, sédentaires ou transhumants, fournis ou clairsemés, selon que les époques étaient prospères ou rudes. Or, depuis déjà un certain nombre d’années, il ne connaissait plus que ceux de la plaine que la chaleur et la sécheresse menaient pour l’estive sur son tènement. Ils apportaient avec eux des nouvelles du pays d’en bas dont ne cessaient de l’entretenir les vieilles brebis bavardes durant leurs heures « siestives » :
- A nos âges on dort si peu, et on a tant à dire.

Celle, surtout, dont il attendait chaque année la venue avec impatience était Marquise. Marquise se trouvait être, non seulement la brebis la plus ancienne du troupeau, celle qui en était la mémoire, mais également la meneuse à qui revenait la charge de guider et d’éduquer les autres ouailles et de les prévenir de tous les dangers. Ajoutez à cela, un caractère enjoué et malicieux, doublé d’un réel talent de conteuse, et vous comprendrez aisément que notre chêne se languissait d’elle durant ses trop longs mois de solitude.
En effet, le dernier transhumant en date n’avait rien trouvé de mieux que de mener estiver ses brebis confirmées sur le Mont Lozère jusqu'à la mi-septembre, ne laissant, durant les mois de la belle saison, pâturer sur nos terres qu’une troupe d'agnelles écervelées ne parlant que toisons et bouclettes, tout juste bonnes à commenter les séries télévisées qu’elles avaient entre aperçues à travers les fenêtres de la maison de leur maître.
Ah ! Comme il regrettait les conversations de Marquise !

Pourtant, cette année là un printemps précoce aurait dû le réjouir : Sa colline, sa douce colline qu'il aimait tant, n'en finissait pas de le déclarer à qui voulait bien l'entendre.
Les premières annonciatrices en avaient été les jonquilles naines étalant leurs lumineuses et odorantes taches jaunes sur son flanc. Au milieu de ces ors, les iris lilliputiens, osaient leur blanc pur, leur bleu intense et leur jaune pâle, quand, par la grâce d'abeilles butineuses, ils ne se tigraient pas de ces triples coloris.
Déjà le thym préparait ses coussins à l'éclosion de leur multitude de petites fleurs au rose délicat ; déjà, la "bréu", la laitue vivace, pointait ses feuilles dentelées au délicat goût anisé ; déjà, tout un bataillon d'asphodèles redressait fièrement ses hampes glorieuses.
Mais lui restait sourd à cette débauche luxuriante. Tout d'abord, le printemps ne ferait pas éclore ses bourgeons avant la mi mai, et encore ! Ensuite, cette année là, qui succédait à deux étés particulièrement torrides et secs suivi d'un hiver très rude, ne verrait pas reverdir tous ses rameaux, il en était sûr !

 

Il s'étiolait inexorablement et en déprimait à mourir ! A peine avait-il daigné ouvrir un œil lorsque les agnelles nouvellement arrivées étaient montées jusqu'à lui.
La tête basse et les yeux clos, il se murait dans son hiver.
- Eh bien ! Eh bien ! C’est ainsi que l’on est accueillie ? Une voix moqueuse qu’il aurait reconnue entre mille le tira de sa torpeur.
- Marquise, Marquise c’est bien toi ?
- Eh oui ! C’est bien moi !
- Pas possible ? Vous n’allez plus au Mont Lozère ?
- Si bien sûr, elles y vont, mais pas moi !
- Tu n’es pas malade au moins ?
- Mais non voyons, je me porte comme un charme. Tu sais bien que je suis comme toi, indestructible !
- Oh moi tu sais, ça ne va pas fort.
- Ah oui ?
- Mais parlons d’autre chose ; qu’est-ce qui me vaut le bonheur de ta présence ?
- C’est que, vois-tu, je suis montée en grade.
- Tu m’en diras tant !
- Le berger s’est enfin rendu compte que ses jeunes agnelles manquaient totalement d’éducation, et que les laisser livrées à elles mêmes durant de longs mois, les rendaient réfractaires à l’esprit grégaire du troupeau.
Alors je suis là pour leur enseigner les bonnes manières, les sociabiliser en quelque sorte, afin que notre troupeau soit toujours le plus remarqué et le plus envié du plateau !
- Eh bé ! Tu vas en avoir du travail !
- Pourquoi donc ? Tu aurais remarqué quelque chose ?
- Je crois bien que oui : tu sais, n’est-ce pas, que la vie sur nos landes est un peu monotone et que seule la venue des troupeaux me la rend attrayante.
- évidemment que je le sais !
- étendre sur votre repos mes bras protecteurs me ravit à chaque fois en même temps qu’il me conforte dans mon rôle de serviteur public. Alors, que veux-tu, je prête l’oreille aux propos échangés sous ma ramure.
Ce n’est pas de l’indiscrétion, mais plutôt un intérêt amical à tout ce qui vous touche. Et puis, tu me connais, je suis muet comme une tombe. Ces dernières années, je ne sais si cela vient du fait que je vieillis, mais devant la futilité des propos des jeunes agnelles, j’en suis même arrivé à me boucher volontairement les oreilles. C’est te dire !... Toutefois, il m’a paru relever comme un esprit frondeur chez certaines.
- Frondeur ?
- Frondeur. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est qu’elles se mettaient à l’ombre des buis, tu sais bien, ceux que vous avez depuis des générations creusés de couloirs qui forment de véritables labyrinthes. J’ai beau, à mon âge, être un peu dur de la feuille, il n’empêche qu’il m’a bien semblé entendre des réclamations à propos de l’herbe trop rase, du soleil trop chaud ou du vent qui les défrisait.
- Tout cela n’est pas bien méchant : tout au plus des mouvements d’humeur d’adolescentes ; à leur âge, j’étais révoltée moi aussi…
- Je sais bien, il faut que jeunesse se passe, comme on dit ; mais c’est quand elles ont parlé d’aller à la ville que cela m’a paru assez sérieux pour que je me voie obligé de t’en parler.
- A la ville ?
- A la ville ! Soit disant que c’est là bas qu’elles pourraient, attends que je me souvienne des mots exacts, « s’affranchir de la tutelle trop contraignante des anciennes, donner libre cours à leur créativité », et enfin « réaliser leur plein épanouissement. »
- Fichtre !
- Je ne te le fais pas dire ! On se demande où elles vont chercher tout cela !
- Eh bien ! Il était temps que j’arrive !
- Surtout, ne va pas leur dire que c’est moi qui t’ait raconté tout ça !
- Ne crains rien, je ne veux pas t’embarrasser, et nous savons trop ce que nous te devons ! Mais, vu ton grand âge et ton expérience, peut être pourrais-tu nous aider ?
- Moi ? Et comment ?
- En acceptant de jouer un rôle de médiateur : il paraît que c’est très à la mode de nos jours.
- Médiator, médiator c’est pas un truc pour accorder les instruments de musique ça ?
- Si bien sûr, le médiateur vient de là, mais on l’utilise alors pour accorder les voix !
- Bon ! quand est-ce qu’on commence ?
- Pas de précipitation surtout ! Je vais me mêler à elles et tâter le terrain. Après nous verrons de convoquer une assemblée. Nous la tiendrons à l’ombre de ta ramure et nous aurons alors recours à ton arbitrage. Vu ton grand âge et ton expérience cela paraîtra tout à fait indiqué. D’accord ?
- D’accord, mais je crains, moi qui vis en marge du monde, de ne pas être le meilleur juge.
- Ta, ta, ta, tes avis ont toujours été respectés par les troupeaux, n’est-ce pas ?
- Si tu le dis…

Tout se passa comme l’avait prévu Marquise. D’ailleurs il n’en existait pas deux comme elle pour provoquer les confidences et vous faire ressortir ce que vous aviez sur le cœur. Son air bonace, la manière cocasse qu’elle avait de présenter avec humour ses propres mésaventures et celles du troupeau, faisait qu’on se confiait à elle sans détour, sans redouter ni blâme ni moquerie. Au bout de trois jours elle avait suffisamment pris connaissance de la gravita du malaise qui perturbait les agnelles pour provoquer une assemblae participative de toute urgence.

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