Contes, récits et sornettes

de Michèle Puel Benoit dite "Granette"

  • bientôt en service :

Il fut un temps, où, dans nos campagnes, les partages étaient bien établis : il y avait d'un côté, les fermes avec leurs animaux domestiqués et asservis, et d'un autre côté, la nature et sa faune sauvage et libre.
Les hommes fournissaient soin et nourriture aux premiers tandis qu'ils traquaient les seconds.
Ces derniers, toutefois, ne se privaient pas de prélever sur la production des fermiers la dîme qu'ils estimaient devoir leur revenir. En contre partie, le paysan agrémentait ses repas de fête du gibier qu'il avait capturé.
C'était en quelque sorte une politique de troc, "tu me voles une poule, et moi je tue un lièvre", et tout le monde y trouvait son content, car rares étaient les exactions.

Cependant, la désertification des campagnes, si elle vit un temps la prolifération du gibier, amena bien vite, sur des terres livrées à leurs appétits, une foule de citadins peu soucieux de l'équilibre de la nature. Le gibier peu à peu disparut, au grand dam des confédérations de chasseurs qui payaient fort cher la location de terrains dits giboyeux.
Il fallut donc songer à repeupler, et notamment en sangliers, gibier noble parmi les nobles et dont la tête empaillée orne le manteau de cheminée des glorieux Nemrods !
Or, la laie n'est pas prolifique comme l'est sa cousine la truie, on imagina donc de croiser les deux espèces afin que des hardes de sangliers de plus en plus étoffées hantent les taillis et fassent le bonheur des amateurs de battues. Et c'est ainsi que Gonzague vint au monde.

 

Issu de croisements répétés, l'animal possédait les longs poils drus et la robe brune du sanglier, tout en ayant le groin rose et la queue en tire-bouchon du cochon.
De défenses, point, ce qui ne le gênait nullement, la nature l'ayant doté d'un heureux caractère placide.
Autant ses sœurs et frères de portée étaient-ils batailleurs et hargneux, se disputant pour la mamelle ou plus tard pour le moindre gland, autant était-il lui, calme et paisible se contentant de la mamelle délaissée et qui s'averrait être la plus garnie, ou du chêne mis à l'écart et qui cependant portait les plus beaux fruits.

A croire qu'il était né coiffé ou que les dieux s'étaient penchés sur sa bauge.
De fait, et aussi curieux que cela puisse paraître, Gonzague, dès qu'il ouvrit les yeux, se comporta comme un sage, un philosophe, ne demandant à dame Nature rien d'autre que ce qu'elle avait à lui offrir, vivant avec émerveillement l'instant présent comme s'il eût été le dernier ou le premier de sa terrestre vie.
Pourtant, seul marcassin à ne pas avoir de robe rayée ni de queue courte rectiligne, on aurait pu croire qu'il aurait été adulé ou alors rejeté par les siens ; eh bien non ! Sa mère le menait à la baguette tout comme ses autres petits, le bousculant peut être un peu plus, en raison de sa tendance à musarder de ci, de là, ce qu'une laie soucieuse de la sauvegarde de sa progéniture et sensible au qu'en dira-t-on ne pouvait permettre !

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© Michèle Puel Benoît, 18 mars 2000

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