Contes, récits et sornettes

de Michèle Puel Benoit dite "Granette"

  • bientôt en service :

Nous autres, gens des villes, sommes la plupart du temps, sans toutefois vouloir le reconnaître, tellement ignorants de tout ce qui vit dans nos campagnes, que nous prêtons parfois à sourire. En effet, la vue idyllique que nous avons de notre belle nature , peuple les prés, les chemins et même les maisons de toute une faune charmante que seul le paysan, sans doute par superstition ou à priori, qualifie de nuisible.
Autant redoutons-nous et faisons-nous la chasse à la moindre souris citadine que nous traitons de rat d'égout, autant le mulot campagnard a de grâce à nos yeux, du moins tant qu'il ne s'attaque pas à nos réserves.
Il n'y a guère que les araignées, les mouches, les guêpes et les fourmis, surtout lorsque elles sont ailées, qui nous répugnent et que nous voudrions bien voir disparaître d'une campagne par ailleurs enchanteresse !
Lili, en tant que néo-rurale, entendez par là : citadine nouvellement installée à la campagne, n'échappait en rien à la règle ! Si elle exécrait les petites bêtes ailées, si elle était prise de peur panique à la vue d'un inoffensif faucheux dégingandé, elle considérait avec ravissement le moindre animal porteur de fourrure !
Aussi, ce soir d'été au cours duquel elle fit la connaissance de Léonard le lérot, son émerveillement fut-il à son comble. Jamais il ne lui avait été donné d'admirer un si bel animal !
Imaginez un petit quadrupède à la douce robe grise, muni, tel un écureuil, d'une queue en panache, doté en outre, d'une face triangulaire dans laquelle brillent des yeux vifs cerclés de noir; et avec cela pas sauvage pour deux sous, curieux et audacieux jusqu'à venir sur l'étagère voler dans le pot, les caramels !
C'était le bruit de papier froissé qui tout d'abord l'avait alertée. A peine avait-elle eu le temps de relever les yeux du livre qu'elle lisait,qu'un éclair gris filait sur l'étagère et disparaissait derrière la poutre au plafond.
Qu'est-ce que cela pouvait bien être ?
Une souris ? Trop gros ! Un rat ? Berk ! Un écureuil ? Trop gris !
Il fallait bien pourtant qu'elle sache !
Alors elle usa de ruse.
Elle reprit son livre tout en guettant du coin de l'œil une nouvelle apparition.

Au bout de quelques minutes sa patience fut récompensée : elle vit s'approcher un curieux petit animal. N'était-ce sa queue touffue, son pelage gris et ses yeux cerclés de noir, elle aurait pu le confondre avec un rat mais quelque chose lui disait qu'il n'en était pas un et même que cette rencontre allait bouleverser sa vie.

Léonard, quand à lui, - elle sut tout de suite qu'elle l'appellerait ainsi de même qu'elle était certaine de ne jamais le confondre avec un autre, se coula d'une poutre du plafond sur l'étagère, s'approcha du pot, et de ses mains habiles saisit un caramel duquel, assis sur son arrière train, il entreprit d'ôter le papier protecteur.
Il y eut à nouveau un bruit de Cellophane froissée, puis le bonbon fut porté à une bouche dans laquelle des incisives aiguisées entreprirent de le ronger.

Lili ne pipait mot, mais ne perdait aucune miette du spectacle.
Quand la friandise fut achevée, Léonard de ses deux pattes avant parallèles se frotta les côtés du museau, prenant bien soin de ne pas contrarier l'ordonnancement de ses moustaches.
Alors seulement, notre lérot daigna regarder autour de lui; c'est ainsi qu'il aperçut Lili.
Quel était cet être bizarre qui venait hanter son logis ?
Voyons, voyons, l'intrus n'était pas là cet automne lorsqu'il s'était endormi ! Ni celui d'avant d'ailleurs ! Cela faisait fort longtemps que lui et sa famille avaient investi la place; s'il y avait eu d'autres locataires, ils s'en seraient aperçu !
Certes, ils toléraient le nid d'hirondelles accroché à la poutre prés du fenestron, parce que ces voyageuses étaient là bien avant eux, et que la nuit car ils sortaient de leurs cachettes, à la recherche de nourriture, cela faisait longtemps qu'elles dormaient.
Bien sûr, ils avaient dû admettre, sans gaieté de cœur, la présence au grenier du grand duc. Mais, malgré le fait qu'ils le craignaient comme la peste, parce qu'il avait la détestable habitude de croquer ceux des leurs qui lui semblaient à son goût, ils s'en étaient accommodés, car, il faisait fuir un ennemi autrement plus redoutable : j'ai nommé le chat. De plus, ils prenaient garde à ne mettre le nez dehors seulement après que le rapace nocturne se fût envolé par la lucarne du grenier.

 

Bref, ils croyaient bien depuis toujours être, sans conteste, les maîtres des lieux.
Et voilà que quelque autre intrus habitait la maison !
Quel toupet !
Léonard n'était pas décidé à se laisser faire !
Aussi, les yeux ronds et luisants dans leurs cercles noirs, la queue ébouriffée et dressée il avança d'un air décidé vers Lili. Puis, arrivé sur la poutre juste au dessus d'elle il se laissa choir sur son livre en poussant son cri chuinté sifflé de combat :
« Tcheuk, tseuk ! Tcheuk, tseuk ! »
On a beau aimer, de loin, les petites bêtes à fourrure, de prés, c'est une autre histoire !

Lili se leva comme un ressort en poussant un hurlement de terreur !
Léonard, dont la paisible vie nocturne campagnarde ne l'avait habitué à un tel vacarme, atteignit d'un bond le mur le plus proche qu'il escalada à toute vitesse pour gagner la poutre, le trou du plafond, et enfin la sécurité du grenier.
Ouf ! Il avait eu chaud !
Son cœur battait la chamade !
De ses pattes avant toutes tremblantes il se frotta les oreilles : ce cri affreux lui avait vrillé les tympans, il en était sûr !
Décidément il n'avait pas de chance, voilà que la maison abritait à nouveau un hôte indésirable.

Ce qu'il y a avec les lérots, comme souvent avec les humains d'ailleurs, c'est qu'ils oublient très vite et ne savent pas tenir compte des leçons passées. Involontairement, et même volontairement d'ailleurs, ils ne conservent dans leur petite cervelle ventilée que les souvenirs qui les arrangent, et Léonard, de même qu'il s'était accommodé de la tyrannie du grand duc, s'en revint dès le lendemain au soir rendre visite à Lili, pour ne pas dire au pot de caramels.
Les visites durèrent tant qu'il y eut des caramels. Léonard tournant ostensiblement le dos à celle qu'il considérait comme une dangereuse intruse, Lili déplaçant les friandises de plus en plus près de son fauteuil.
De fait notre jeune néo-rurale, s'était vite remise de sa frayeur, d'autant que sa réaction épidermique avait fait se gausser son valeureux Julien de mari :
« Ha ! Ha ! On se veut campagnarde chevronnée et l'on crie à la moindre bestiole en vue ! »
Vexée, elle s'était donc mise en tête, pour mettre un terme aux moqueries conjugales, d'apprivoiser le petit animal et s'était donné deux mois pour qu'il vienne manger dans sa main.
De son côté Léonard, mal remis des maux de tête que le hurlement de Lili avait provoqués, s'était juré qu'avant deux mois il aurait fait déguerpir une locataire si peu respectueuse des convenances !
Voici donc ce qu'il manigança.

La vie des Lérots, comme nous l'avons vu plus haut, étant essentiellement nocturne, Lili en vint à prolonger ses veillées lecture jusqu'à une heure tardive. En vain ! Car Léonard ne revint pas d'une semaine, quelques tentants que fussent les derniers caramels sur l'étagère.
La famille Lérot n'en avait pas fui pour autant puisqu'on entendait la nuit des courses poursuites et des cris chuintés au grenier.
Comme les sureaux avaient mûri, et que l' encyclopédie consultée lui avait révélé que les Lérots en étaient friands, elle se dit, un peu dépitée tout de même, que Léonard avait trouvé mieux ailleurs.
Léonard en effet adorait les fruits, mais pas forcément ceux que dame nature lui offrait.
Dans l'ancienne bergerie qui faisait face à la maison et dans laquelle les voûtes de pierres maintenaient une fraîcheur constante, Lili avait aménagé une réserve importante de fruits, légumes et lait, car les commerçants ambulants ne passaient qu'une fois la semaine.
C'est là même que se rendait toutes les nuits notre Léonard, y faisant festin et ravages : car, loin de se contenter de ne goûter qu'à quelques fruits, il les entamait tous ,et, après avoir fait un trou de ses incisives acérées, dans les capsules des bouteilles de lait buvait dans chaque !
Lili mit quelques jours avant de constater le désastre !
« Julien ! Julien ! Viens voir ! Quel gâchis ! Quel pillage ! Les fruits, le lait ! Tout est bon à jeter ! Qui a pu faire une chose pareille ? »
- Tes amis les lérots, pardi !
- Ce n'est pas possible, je les entendais courir au grenier !
- Tous ?
- Ben…
- Même ton ami Léonard ?
- Léonard ne m'aurait jamais fait cela, j'étais sur le point de l'apprivoiser !
- Tu crois cela ! Eh bien, je vais te prouver le contraire.
Et sur ces mystérieuses paroles, Julien s'en fut dans son atelier, abandonnant une Lili toute perplexe.

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© Michèle Puel Benoît,
Soulagets, le 20 novembre 2002

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